One Health et alimentation : avons-nous perdu le bon sens dans notre assiette ?

 
Illustration de l’approche One Health reliant alimentation, santé globale et environnement, dans une approche de consultation diététique à Nice.
 
 

En consultation, une phrase revient souvent :
« On ne sait plus quoi manger. »

Jamais l’alimentation n’a été aussi abondante, commentée et médicalisée. Et pourtant, beaucoup ressentent une forme de confusion alimentaire. Le concept One Health — « Une seule santé » — nous rappelle aujourd’hui que notre santé est intimement liée à celle du vivant. Une évidence scientifique… qui faisait peut-être déjà partie du quotidien de nos parents et grands-parents, à une époque où cuisiner, respecter les saisons ou limiter le gaspillage relevait moins d’un discours écologique que d’un mode de vie naturel.

Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de « Une seule santé » ?

Le concept One Health — traduit en français par « Une seule santé » — s’est progressivement imposé dans les grandes réflexions internationales autour de la santé publique, de l’alimentation et de l’environnement. Soutenue notamment par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation mondiale de la santé animale, cette approche repose sur une idée simple : la santé humaine ne peut être dissociée de celle des animaux, des écosystèmes et de notre manière de produire et de consommer l’alimentation.

À l’origine, cette notion concernait principalement les maladies transmissibles entre l’animal et l’humain, les pandémies ou encore l’antibiorésistance. Mais au fil des années, le concept s’est élargi. Aujourd’hui, il englobe également les conséquences de nos modes de vie modernes : industrialisation alimentaire, épuisement des ressources naturelles, pollution, perte de biodiversité, progression des maladies chroniques et transformation profonde de notre rapport à l’alimentation.

En réalité, One Health remet au centre une évidence que nos sociétés ont parfois fini par oublier : nous ne mangeons pas indépendamment du vivant. La qualité de notre alimentation dépend des sols, de l’eau, du climat, des modes agricoles, mais aussi de nos habitudes culturelles, de notre façon de cuisiner et du temps que nous accordons encore aux repas.

Et c’est peut-être là que cette notion devient particulièrement intéressante dans le champ de la nutrition. Car au-delà des recommandations alimentaires, elle interroge une question plus large : comment nourrir les humains sans épuiser à la fois leur santé, celle des écosystèmes et celle des générations futures ?

Une rupture progressive entre alimentation et vivant

Pendant longtemps, l’alimentation faisait naturellement partie du quotidien. On cuisinait davantage à la maison, les produits suivaient les saisons, les repas demandaient du temps et le gaspillage restait limité, souvent par nécessité autant que par bon sens. Sans parler de nutrition durable ou de santé environnementale, beaucoup de gestes alimentaires maintenaient encore un lien direct avec le vivant.

Puis, en quelques décennies seulement, notre rapport à l’alimentation s’est profondément transformé.

L’industrialisation agroalimentaire a permis de répondre à des enjeux majeurs : produire davantage, améliorer la conservation des aliments, faciliter l’accès à certains produits et réduire certaines carences nutritionnelles. Ces avancées ont participé à l’amélioration des conditions de vie de nombreuses populations.

Mais cette modernisation a également progressivement éloigné l’alimentation de son contexte naturel et culturel.

Les aliments sont devenus disponibles toute l’année, souvent très transformés, standardisés et déconnectés de leur origine. Le temps consacré à cuisiner a diminué. Les repas se sont accélérés. Les connaissances culinaires familiales se transmettent parfois moins. Et face à une offre alimentaire devenue immense, beaucoup de personnes ne savent plus réellement comment composer leurs repas au quotidien.

En consultation diététique, cette perte de repères apparaît de plus en plus clairement. Derrière les questions nutritionnelles, il existe souvent une fatigue alimentaire plus profonde : difficulté à faire des choix simples, peur de mal manger, confusion face aux injonctions contradictoires, éloignement du fait maison ou encore méconnaissance des produits bruts et de leur saisonnalité.

Paradoxalement, jamais les informations nutritionnelles n’ont été aussi nombreuses, et pourtant beaucoup de personnes disent ne plus savoir quoi manger.

Dans une ville comme Nice, où la culture méditerranéenne reste encore très présente, cette rupture apparaît parfois avec encore plus de contraste. Car l’alimentation niçoise traditionnelle reposait justement sur des principes aujourd’hui largement défendus par l’approche « Une seule santé » : abondance de végétaux, cuisine domestique, légumineuses, produits simples, saisonnalité, limitation du gaspillage et utilisation raisonnée des ressources locales.

Quand l’alimentation s’éloigne du bon sens

L’évolution de notre alimentation s’est souvent construite autour d’une promesse de modernité : gagner du temps, simplifier le quotidien, produire davantage, rendre les aliments accessibles partout et à tout moment. En quelques décennies, l’industrie agroalimentaire a profondément transformé notre manière de manger, mais aussi notre rapport aux courses, à la cuisine et même au repas lui-même.

Cette modernité a apporté des avancées réelles. Elle a permis une meilleure conservation des aliments, réduit certaines pénuries et facilité l’accès à une alimentation plus diversifiée. Pourtant, elle a aussi progressivement installé une forme de rupture entre l’humain et son alimentation.

Car plus l’alimentation est devenue technique, rapide et industrialisée, plus beaucoup de personnes ont perdu leurs repères les plus simples : reconnaître les saisons, cuisiner des produits bruts, écouter leur faim, composer un repas sans application ni calcul nutritionnel permanent.

En consultation, cette confusion revient fréquemment. Beaucoup de patients ne manquent pas d’informations ; au contraire, ils en reçoivent souvent trop. Entre les injonctions nutritionnelles, les tendances alimentaires, les discours contradictoires et les promesses marketing, manger devient parfois une source de charge mentale plutôt qu’un acte naturel du quotidien.

Derrière certaines difficultés alimentaires se cache alors autre chose qu’une simple question de nutriments. On perçoit parfois une faim plus diffuse : faim de simplicité, de repères stables, de cuisine plus authentique, de temps partagé autour des repas ou encore de lien avec une alimentation moins artificielle.

L’approche One Health remet précisément cette question au centre. Elle nous rappelle que l’alimentation ne se résume pas à l’addition de protéines, de glucides ou de calories. Elle s’inscrit dans un écosystème plus vaste où la santé humaine dépend aussi de la qualité des sols, de la biodiversité, des modes agricoles, des traditions culinaires et de notre capacité à maintenir un lien vivant avec ce que nous mangeons.

Dans le bassin méditerranéen, et particulièrement à Nice, cette réflexion prend une résonance particulière. La cuisine traditionnelle niçoise s’est longtemps construite autour d’une forme de sobriété intelligente : légumes de saison, légumineuses, céréales, cuisine familiale, limitation du gaspillage et adaptation aux ressources locales. Des pratiques simples, parfois contraintes économiquement à l’époque, mais qui rejoignent aujourd’hui de nombreuses recommandations en matière de santé et de durabilité

Ce que nos parents et grands-parents faisaient encore naturellement

Sans parler d’écologie, de nutrition durable ou de santé environnementale, les générations précédentes appliquaient souvent au quotidien des principes que l’approche One Health remet aujourd’hui au centre des réflexions de santé publique.

L’alimentation était généralement plus simple, plus saisonnière et davantage reliée aux ressources disponibles localement. Les repas étaient préparés à partir de produits bruts, les légumes occupaient une place importante, les protéines animales restaient plus modérées et le gaspillage alimentaire était limité, autant pour des raisons économiques que culturelles.

On cuisinait ce que la terre donnait selon les saisons. Les soupes, les légumes secs, les céréales, les restes transformés en nouveaux plats ou encore les recettes familiales adaptées aux ressources du moment faisaient partie d’un fonctionnement quotidien relativement ordinaire.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’idéaliser le passé. Les conditions de vie étaient souvent plus difficiles, certaines carences nutritionnelles existaient et les contraintes alimentaires étaient parfois subies davantage que choisies. Mais malgré cela, l’alimentation restait profondément ancrée dans une forme de réalité biologique, agricole et culturelle.

Dans les régions méditerranéennes comme Nice et son arrière-pays, cette logique alimentaire était particulièrement visible. La cuisine niçoise traditionnelle s’est construite autour d’une utilisation sobre et intelligente des ressources : légumes de saison, légumineuses, huile d’olive, céréales, herbes aromatiques, peu de viande et une forte valorisation du fait maison.

Ce modèle alimentaire, longtemps considéré comme ordinaire ou populaire, rejoint aujourd’hui de nombreuses recommandations scientifiques en matière de prévention nutritionnelle, de santé cardiovasculaire et de durabilité environnementale.

Finalement, ce que la science tente désormais de formaliser avec le concept « Une seule santé » existait déjà, en partie, dans certains gestes alimentaires du quotidien : cuisiner, respecter les saisons, limiter le gaspillage, partager les repas et maintenir un lien concret avec le vivant.

Ce que j’observe aujourd’hui en consultation

En consultation, je constate souvent à quel point beaucoup de personnes restent enfermées dans une vision très comptable de l’alimentation. Calories, grammes, portions, calculs, applications de suivi : manger devient parfois une succession de chiffres à contrôler plutôt qu’un véritable acte de santé et de vie quotidienne.

Pourtant, cette approche dite « réductionniste » de la nutrition — qui consiste à découper l’alimentation en nutriments, en valeurs énergétiques ou en objectifs chiffrés — ne suffit pas à construire une relation apaisée et durable avec l’alimentation.

De nombreux patients arrivent avec une connaissance théorique importante des règles nutritionnelles, mais sans repères simples pour composer leurs repas au quotidien. Certains savent compter les calories avec précision, tout en ayant perdu confiance dans leurs sensations alimentaires, dans leur capacité à cuisiner ou simplement dans le plaisir de manger sans culpabilité.

Dans ma pratique de diététicienne, l’objectif n’a jamais été de réduire l’alimentation à des chiffres ou au poids des aliments. L’alimentation est bien plus large que cela. Elle touche au rythme de vie, à la culture, au plaisir, à l’environnement, au partage, aux habitudes familiales et au lien que nous entretenons avec le vivant.

Cette vision plus globale rejoint finalement ce que l’on appelle aujourd’hui une approche « holistique » de la santé : considérer l’être humain dans son ensemble plutôt qu’à travers la seule addition de calories, de protéines ou de restrictions alimentaires.

L’approche One Health s’inscrit pleinement dans cette réflexion. Elle rappelle que notre manière de manger ne peut être séparée ni de notre santé mentale et physique, ni de notre environnement, ni de notre mode de vie, ni des systèmes agricoles qui produisent notre alimentation.

À Nice et dans la culture méditerranéenne, cette approche globale existait souvent de manière intuitive : une cuisine simple, familiale, saisonnière, fondée davantage sur des habitudes de vie et des produits bruts que sur des calculs nutritionnels permanents. Une manière de manger qui cherchait moins à contrôler qu’à nourrir durablement

Retrouver une relation apaisée à l’alimentation

Peut-être que l’un des enjeux majeurs aujourd’hui n’est pas seulement de mieux manger, mais de retrouver une relation plus apaisée à l’alimentation, moins fondée sur le contrôle et davantage sur la compréhension globale de nos besoins humains, culturels et environnementaux.

L’approche One Health nous rappelle finalement que l’alimentation ne peut être réduite à une simple addition de calories, de grammes ou de recommandations nutritionnelles. Manger est un acte profondément vivant, qui relie notre santé à celle des sols, des écosystèmes, de l’agriculture, mais aussi à notre rythme de vie, à notre culture et à notre rapport au quotidien.

Dans une société où l’alimentation est souvent devenue source de confusion, de contrôle ou de culpabilité, retrouver plus de simplicité apparaît parfois comme une véritable nécessité de santé publique.

Cela ne signifie pas revenir en arrière ni idéaliser les générations précédentes. Les connaissances scientifiques actuelles restent essentielles. Mais peut-être avons-nous aujourd’hui besoin de réconcilier ces connaissances avec certaines formes de bon sens alimentaire longtemps présentes dans les habitudes du quotidien : cuisiner davantage, respecter les saisons, redonner une place aux produits bruts, partager les repas et renouer avec une alimentation moins déconnectée du vivant.

À Nice comme dans l’ensemble du bassin méditerranéen, cette culture alimentaire existe encore en partie. Elle constitue un patrimoine précieux, non seulement sur le plan gastronomique, mais aussi comme modèle de prévention, de santé globale et d’équilibre alimentaire durable.

Finalement, derrière la notion de « Une seule santé », il existe peut-être une idée simple : prendre soin de notre alimentation revient aussi à prendre soin du lien qui nous unit au vivant, aux autres et à nous-mêmes.

En consultation diététique à Nice,

mon approche repose sur une vision globale et individualisée de l’alimentation,

avec pour objectif de retrouver une relation plus apaisée à l’alimentation,

centrée sur l’équilibre,

le plaisir de manger

et la santé durable.

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