Même l’avocat et l’huile d’olive ? Quand l’interdit alimentaire brouille les repères

 
Avocats et bouteille d’huile d’olive sur une table en bois
 
 

« Même l’avocat et l’huile d’olive ? »

C’est l’une des premières choses dont me parle cette patiente de 78 ans lorsqu’elle revient en consultation.

Je la suis depuis le mois de mars. À notre première rencontre, elle pesait 115 kilos. Son diabète de type 2, son excès de poids important et ses facteurs de risque cardiovasculaire faisaient partie des raisons qui l’avaient conduite jusqu’à mon cabinet.

Comme toujours dans ma pratique, je suis partie de son alimentation, de ses habitudes, de ce qu’elle faisait déjà et de ce qu’elle se sentait capable de modifier. L’objectif n’était pas de lui imposer un régime strict, mais de trouver avec elle un compromis : suffisamment de changements pour obtenir une perte de poids et améliorer progressivement sa santé, sans créer un niveau de frustration qui rendrait ces changements impossibles à maintenir dans la durée.

Six mois plus tard, elle pèse 104 kilos.

Onze kilos de moins, soit près de 10 % de son poids initial.

Une perte de poids déjà très significative sur le plan de la santé. Chez une personne présentant un diabète de type 2 et un excès de poids, une perte de 5 à 7 % du poids initial permet déjà d’améliorer la glycémie et plusieurs facteurs de risque cardiovasculaire, avec des bénéfices généralement plus importants encore lorsque la perte de poids dépasse 10 %.

Elle était satisfaite du chemin parcouru. Et moi aussi.

Entre-temps, elle a changé de médecin traitant. Lorsqu’elle lui a présenté son dernier bilan sanguin, elle en est ressortie très inquiète et avec une consigne qu’elle a parfaitement intégrée : plus aucune matière grasse. Même pas l’avocat.

Pour elle, il n’y a pas vraiment de question à se poser. Son médecin lui a dit de les supprimer, elle doit donc les supprimer.

Et soudain, ce qu’elle avait patiemment construit depuis six mois devient beaucoup moins évident.

Parmi les repas qu’elle avait facilement intégrés à son quotidien figurait par exemple une salade composée de lentilles, de tomates, de salade, de saumon fumé et d’un demi-avocat.

Que doit-elle en faire désormais ? Et, plus largement, comment doit-elle maintenant composer ses repas ?

En quelques mots, une patiente qui était satisfaite de son évolution et qui avait trouvé une façon de manger qu’elle parvenait enfin à maintenir se retrouve de nouveau dans le doute.

C’est précisément ce qui m’interroge.

Non pas pour défendre l’avocat. Il n’est ni indispensable ni miraculeux.

Mais parce qu’avant de supprimer un aliment — ou, dans ce cas, toute une catégorie de nutriments — il me semble essentiel de se poser deux questions : cet interdit est-il réellement justifié ? Et que va-t-il produire chez la personne qui devra désormais vivre avec ?

Quand une injonction fait soudain douter de ce qui fonctionnait

Ce qui me frappe dans cette situation n’est pas seulement l’interdiction elle-même. C’est ce qu’elle vient bouleverser.

Depuis six mois, cette patiente avait progressivement modifié son alimentation. Pas parfaitement, bien sûr. Et ce n’était pas ce que je lui demandais.

Nous avions avancé à partir de ses habitudes, en cherchant ensemble ce qu’elle pouvait réellement changer, ce qu’elle pouvait conserver et les compromis qui lui permettraient d’améliorer son alimentation sans avoir le sentiment d’être constamment au régime.

Et cela fonctionnait.

Onze kilos perdus en six mois ne règlent évidemment pas à eux seuls un diabète de type 2, une dyslipidémie ou un risque cardiovasculaire important. Mais ils représentent un résultat réel, obtenu sans bouleverser son alimentation au point de la rendre impossible à maintenir.

Surtout, quelque chose d’essentiel était en train de se construire : elle avait confiance dans ce qu’elle faisait.

Puis quelques mots ont suffi à faire réapparaître le doute.

Une consultation médicale doit répondre à de nombreuses problématiques et ne permet pas toujours de prendre le temps de traduire une recommandation nutritionnelle en repas concrets. Ce n’est d’ailleurs pas nécessairement ce que l’on attend du médecin. C’est aussi là que nos métiers sont complémentaires.

Car entre dire à un patient « supprimez les matières grasses » et l’aider à comprendre ce que cela signifie lorsqu’il prépare son déjeuner le lendemain, il existe tout un espace d’accompagnement.

Que garde-t-il ? Que retire-t-il ? Par quoi le remplace-t-il ? Toutes les matières grasses doivent-elles réellement être considérées de la même manière ?

Pour cette patiente, la consigne était claire : elle devait les supprimer.

Et lorsque cette parole intervient après un bilan sanguin qui l’a inquiétée, elle prend nécessairement une force particulière.

Cette patiente ne revient donc pas en consultation en me demandant simplement par quoi remplacer son demi-avocat. Elle revient avec une incertitude beaucoup plus large : est-ce que ce qu’elle faisait depuis six mois était finalement une erreur ?

C’est là que l’injonction alimentaire peut devenir profondément déstabilisante.

Car modifier durablement son alimentation demande du temps. Il faut essayer, ajuster, parfois revenir en arrière, trouver des repas que l’on apprécie et que l’on sait préparer, puis réussir progressivement à les intégrer à sa vie quotidienne.

Lorsque cet équilibre commence enfin à fonctionner, ajouter brutalement un nouvel interdit peut remettre en question bien davantage qu’un seul aliment.

Cela peut faire perdre les repères que le patient avait commencé à construire.

Et dans le cas présent, une question mérite d’autant plus d’être posée avant de reconstruire toute son alimentation :

supprimer toutes les matières grasses est-il réellement justifié ?

Plus aucune matière grasse : que disent réellement les recommandations ?

Les matières grasses ont longtemps occupé une place particulière dans les recommandations alimentaires. Elles sont énergétiques — 9 kcal par gramme — et leur consommation excessive peut naturellement contribuer à augmenter les apports énergétiques.

Mais considérer toutes les matières grasses comme un ensemble homogène conduit à une simplification qui ne correspond plus aux recommandations nutritionnelles actuelles.

Chez une personne présentant un diabète de type 2 et un risque cardiovasculaire important, l’objectif n’est pas de parvenir à une alimentation dépourvue de lipides. La quantité de matières grasses consommée ne peut être considérée indépendamment de leur nature et de l’alimentation dans laquelle elles s’inscrivent.

Les recommandations actuelles insistent notamment sur la limitation des acides gras saturés et sur leur remplacement par des acides gras insaturés. Les modèles alimentaires de type méditerranéen, régulièrement recommandés dans la prévention cardiovasculaire et le diabète de type 2, comportent d’ailleurs naturellement des aliments sources de lipides : huiles végétales, fruits à coque, graines oléagineuses ou encore poissons gras.

Réduire certains apports lipidiques lorsqu’ils sont excessifs peut parfaitement être pertinent. Mais cela ne justifie pas pour autant de supprimer indistinctement toutes les matières grasses : une telle consigne ne correspond pas aux recommandations nutritionnelles actuelles dans la prise en charge du diabète de type 2 et du risque cardiovasculaire.

Cette distinction est d’autant plus importante que supprimer un nutriment ne laisse pas un espace vide dans l’assiette. Il sera nécessairement remplacé, consciemment ou non, par autre chose. Et ce remplacement n’est pas automatiquement plus favorable à la glycémie, au poids ou au risque cardiovasculaire simplement parce qu’il contient moins de matières grasses.

Il ne s’agit donc pas de passer d’une règle — « les graisses sont mauvaises » — à la règle inverse — « les graisses sont bonnes ».

Il s’agit de sortir de cette opposition.

Quelles matières grasses ? En quelles quantités ? Dans quels aliments ? Et surtout, au sein de quelle alimentation globale ?

C’est précisément ce qui nous ramène à l’aliment qui avait particulièrement surpris ma patiente lorsqu’elle s’était vu demander de le supprimer : l’avocat.

Est-il vraiment si particulier ? Que contient-il exactement ? Et existe-t-il une raison nutritionnelle de l’interdire dans une situation comme la sienne ?

C’est ce que nous allons regarder.

Et l’avocat dans tout cela ?

L’avocat est un aliment relativement énergétique et riche en lipides. C’est un fait. Mais s’arrêter à cette seule caractéristique reviendrait précisément à considérer toutes les matières grasses de la même manière.

Pour 100 g, l’avocat apporte environ 200 kcal, 16 g de lipides, 3 à 4 g de glucides, 2 g de protéines et près de 4 g de fibres (source : table de composition nutritionnelle Ciqual, Anses). Sa teneur en fibres participe à son intérêt nutritionnel et peut contribuer au rassasiement. Sa teneur en protéines reste modeste, mais sa composition le distingue néanmoins de nombreux autres végétaux consommés en accompagnement.

Mais c’est surtout la nature de ses lipides qui mérite d’être regardée. Ils sont majoritairement constitués d’acides gras mono-insaturés, principalement d’acide oléique, également présent en quantité importante dans l’huile d’olive. Les acides gras saturés y sont beaucoup moins représentés.

Cela n’en fait pas un aliment à privilégier systématiquement, mais cela montre déjà pourquoi le résumer à « c’est gras, donc il faut le supprimer » est réducteur.

L’avocat contient également des acides gras polyinsaturés, avec davantage d’oméga-6 que d’oméga-3. Cela mérite d’être précisé, mais pas nécessairement d’en faire un problème en soi : l’équilibre entre les différentes familles d’acides gras s’apprécie à l’échelle de l’alimentation globale, et non à partir d’un aliment isolé.

C’est d’ailleurs pour cette raison que, dans ma pratique, lorsque je conseille une huile pour assaisonner des crudités, je privilégie volontiers l’huile de colza ou l’huile de noix, intéressantes notamment pour leur apport en acide alpha-linolénique, un oméga-3. L’huile d’olive peut, elle, parfaitement trouver sa place dans d’autres préparations, notamment pour la cuisson. L’une n’exclut pas l’autre : c’est la complémentarité des sources de matières grasses qui m’intéresse.

Faut-il pour autant considérer l’avocat comme un aliment particulièrement bénéfique pour le diabète ou le risque cardiovasculaire ?

Non.

Les études disponibles suggèrent certains effets favorables possibles sur des paramètres lipidiques, notamment le LDL-cholestérol, mais elles ne permettent pas de faire de l’avocat un aliment thérapeutique. Et ce n’est de toute façon pas la question que je souhaite poser ici.

L’avocat n’est ni indispensable ni miraculeux. Il est énergétique et sa quantité compte, particulièrement lorsqu’un objectif de perte de poids existe. Il ne s’agit donc pas ici d’en encourager la consommation, mais simplement de comprendre ce qui justifierait de l’interdire.

Dans le cas de cette patiente, il s’agissait d’un demi-avocat, intégré à un repas qu’elle préparait volontiers : quelques lentilles, des tomates, de la salade et du saumon fumé.

La question n’est donc pas de savoir si elle doit manger de l’avocat. Elle est simplement de savoir ce qui justifie de lui demander de ne plus en manger.

Car derrière cette interdiction apparemment très simple apparaît une difficulté beaucoup plus concrète : que va-t-elle désormais comprendre de ce qu’elle peut ou ne peut plus mettre dans son assiette ?

Une consigne donnée en quelques instants, mais à appliquer à chaque repas

Dire « plus aucune matière grasse » ne prend que quelques secondes.

Mais pour la personne qui reçoit cette consigne, les conséquences commencent au repas suivant.

Que va-t-elle manger demain matin ? Que va-t-elle mettre dans sa salade le midi ? Comment va-t-elle cuisiner ses légumes ? Quels aliments doit-elle désormais considérer comme interdits ? Et surtout, par quoi va-t-elle les remplacer ?

C’est là que les choses deviennent beaucoup plus complexes.

Une recommandation nutritionnelle formulée au cours d’une consultation médicale ne peut pas toujours être accompagnée de toutes les explications nécessaires pour la traduire concrètement dans l’assiette. C’est aussi tout l’intérêt de la complémentarité entre nos métiers : entre un objectif médical et sa mise en pratique quotidienne, il y a parfois beaucoup de décisions alimentaires à prendre.

Dans le cas de cette patiente, la consigne n’a pas seulement supprimé un demi-avocat. Elle a introduit un doute sur une alimentation qu’elle avait progressivement appris à construire.

Et supprimer toutes les matières grasses ne signifie pas que l’alimentation qui les remplacera sera nécessairement plus favorable à sa santé.

Car il faut bien manger autre chose. Les féculents, le pain ou certains produits présentés comme « allégés » peuvent alors prendre davantage de place. Des biscuits ou d’autres produits transformés peuvent également être perçus comme compatibles avec la consigne sans que leur composition globale soit réellement interrogée. Supprimer une catégorie d’aliments n’apprend pas automatiquement à mieux composer son assiette.

Mais il y a peut-être quelque chose de plus important encore.

Pendant quelques jours ou quelques semaines, cette patiente pourra probablement s’efforcer de respecter cette nouvelle règle. Puis viendront les repas pris à l’extérieur, les habitudes familiales, le plaisir de manger, la fatigue de devoir constamment se demander si un aliment est permis ou non.

Et si elle finit par ne plus réussir à suivre cette consigne, que retiendra-t-elle ?

Qu’elle manquait de volonté ? Qu’elle a encore échoué ? Qu’elle doit recommencer un nouveau régime ?

C’est précisément ce que nous avions réussi à éviter jusque-là.

Depuis six mois, elle ne suivait pas une alimentation parfaite. Elle avait trouvé une alimentation possible. Une façon de manger suffisamment différente de ses habitudes antérieures pour lui permettre de perdre 11 kilos, mais suffisamment proche de sa vie pour qu’elle puisse continuer.

C’est cet équilibre qu’une interdiction supplémentaire peut fragiliser.

L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si une consigne alimentaire peut être suivie pendant quinze jours ou trois semaines. Il est de savoir ce qu’elle apporte réellement, ce qu’elle risque de désorganiser et si elle aide le patient à avancer.

Dans cette situation, avant d’ajouter de nouveaux interdits, il me semble essentiel de commencer par regarder ce qui avait déjà changé — et ce qui fonctionnait.

Avant d’interdire, regarder aussi ce qui fonctionne

Lorsque cette patiente est venue me consulter en mars, elle pesait 115 kilos. Six mois plus tard, elle en pèse 104.

Son diabète nécessite toujours une surveillance et une prise en charge médicale. Son risque cardiovasculaire reste important. Mais ces onze kilos perdus comptent. Ils représentent près de 10 % de son poids initial et témoignent surtout de changements qu’elle a réussi à mettre en place et à maintenir.

Cela ne signifie pas que son alimentation ne peut plus évoluer. Certains choix peuvent encore être améliorés, les quantités ajustées, l’équilibre affiné. C’est précisément le travail que nous poursuivons ensemble.

Mais améliorer ne signifie pas nécessairement interdire davantage.

Dans son cas, l’arrivée d’une nouvelle consigne très restrictive n’a pas simplement modifié le contenu de son assiette. Elle a ébranlé la confiance qu’elle commençait à avoir dans sa capacité à changer durablement son alimentation.

Et c’est peut-être là que cette histoire dépasse largement la question d’un demi-avocat.

Avant de supprimer un aliment, il me semble essentiel de se demander ce que cette interdiction va réellement apporter. Est-elle justifiée ? Va-t-elle améliorer l’alimentation dans son ensemble ? Et surtout, que restera-t-il de cette recommandation lorsque la personne devra la mettre en pratique, repas après repas ?

Une alimentation destinée à protéger la santé doit bien sûr s’appuyer sur les connaissances scientifiques. Mais elle doit aussi pouvoir prendre place dans une vie réelle.

Car l’objectif n’est pas de réussir parfaitement pendant quinze jours.

C’est de trouver une façon de manger que l’on puisse continuer demain, dans six mois et, autant que possible, dans les années qui suivent.

C’est cette recherche d’une alimentation à la fois protectrice, réaliste et habitable qui traverse aussi mon livre De quoi avons-nous faim ?

Et parfois, avant d’ajouter un nouvel interdit, il faudrait peut-être commencer par regarder ce qui fonctionne déjà.

Références

  1. American Diabetes Association Professional Practice Committee. 8. Obesity and Weight Management for the Prevention and Treatment of Diabetes: Standards of Care in Diabetes—2026. Diabetes Care. 2026;49(Suppl. 1):S166–S182. DOI: 10.2337/dc26-S008.  

  2. American Diabetes Association Professional Practice Committee. 5. Facilitating Positive Health Behaviors and Well-being to Improve Health Outcomes: Standards of Care in Diabetes—2026. Diabetes Care. 2026;49(Suppl. 1):S89–S131. DOI: 10.2337/dc26-S005.  

  3. American Diabetes Association Professional Practice Committee. 10. Cardiovascular Disease and Risk Management: Standards of Care in Diabetes—2026. Diabetes Care. 2026;49(Suppl. 1):S216–S245. DOI: 10.2337/dc26-S010.  

  4. Anses. Table de composition nutritionnelle des aliments Ciqual. Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
    ⁠Table Ciqual – Anses

  5. Anses. Les acides gras oméga-3. Données et recommandations concernant notamment l’acide alpha-linolénique (ALA) et ses sources alimentaires.
    ⁠Anses – Oméga-3

  6. Revue systématique et méta-analyse d’essais contrôlés randomisés sur la consommation d’avocat et le profil lipidique, 2025. Cette référence étaye uniquement notre formulation prudente sur les effets possibles de l’avocat sur certains paramètres lipidiques.
    ⁠Publication indexée dans PubMed




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